Une seconde précieuse.

C’était une matinée banale, confinée au dernier étage de mon immeuble. Je me tenais assise dos à ma baie vitrée grande ouverte, et me laissais réchauffer par le soleil matinal. Derrière moi, une vue panoramique sur le ciel et des jardins. Je faisais semblant de lire. Les mesures sanitaires avaient plongé mon quartier sous une gangue de silence et d’immobilité, et mon sentiment de calme était tel que je me sentais me dissoudre dans le moment. C’est alors que j’ai capté un signal. Troublée  je me suis retournée à la recherche de quelque chose, mon regard s’est déplacé vers le bleu du ciel. L’air était translucide, le quartier ne respirait pas, suspendu au silence. C’est à ce moment précis que je l’ai vue. Elle tournoyait lentement devant moi, comme dans une danse, fière de me montrer sa légèreté à flotter dans le ciel. Ses ailes déployées s’appuyaient sur l’air. Elle ne faisait quasi aucun mouvement et  décrivait un cercle calme et profond, s’élevant imperceptiblement vers le haut du bleu. C’était étrange, mais il semblait que toute cette chorégraphie m’était adressée. Je retenais mon souffle, fixée sur cette cigogne si magnifique et si proche. La suite est extraordinaire. Ma conscience s’est élevée jusqu’à l’oiseau, mon regard a pénétré ses mouvements, comme guidé. Je me suis sentie être avec elle et planer avec ses ailes. Cet oiseau m’apprenait à voler, je partageais de l’intérieur chacun de ses infimes battements, ressentais ses appuis sur l’air dense qui nous soutenait,  sans la moindre peur de tomber. Mon énergie avait rejoint la sienne, je planais et pénétrais l’air comme un oiseau. Je me sentais d’une  légèreté incroyable et pourtant j’avais conscience de son poids. Cet instant incroyable et démesuré n’a duré qu’une seconde. La cigogne a continué de s’élever et j’ai perdu son contact. Moment inoubliable : je ne dirai plus, si j’étais un oiseau.  

Anne Berger

=> écouter la lecture de ce texte : www.mixcloud.com/radio-mne/avosplumes2/

cigogne