Prendre de la hauteur !

 

Un dimanche de confinement. Des questions existentielles et noires s’étaient invitées au dessert, comme souvent
depuis le début de ce printemps. Lorsque soudain, comme pour répondre à ces interrogations, un chant
mélodieux emplit le salon et s’immisçait joyeusement dans la conversation. Il fallait avoir une bonne dose de culot
pour vouloir changer les couleurs ce cette compote de pessimisme que l’on mangeait à la cuiller. Mais ce chant
raisonnait comme une invitation. J’avais reconnu mon ami le merle, celui qui sans pudeur vient prendre son bain
dans le petit bassin et s’ébroue en arrosant le trèfle et le plantain de notre jardin de poche.

Irrésistiblement attirée, j’emportais mon café sur la terrasse. Je cherchais mon ami au sommet de la résidence
« Les thuyas ». Il n’y était pas. Pas plus qu’il n’était sur le toit du voisin, ni sur le lampadaire du petit rond-point, ni
sur l’antenne de la famille Griradin. Mais où était donc perché ce coquin ? Je l’entendais poursuivre son récital
auquel répondaient en écho les trilles du rougequeue, les notes claires de la mésange bleue et les bavardages du
moineau teigneux.

Dressant l’oreille et levant le nez, je vis soudain se dessiner dans la pénombre, sous le couvercle de ciment
couvrant la cheminée, un petit bec orange qui s’articulait comme une paire de ciseaux chantant et cliquetant.
Assise sur le muret devant la maison, je pris le café avec le plus beau merle du quartier.
« Vois-tu, me siffla-t-il à l’oreille, il me faut être perché pour chanter. As-tu déjà vu un oiseau chanter à terre ?
Prendre de la hauteur ! » me lança-t-il en s’envolant sur la cheminée d’en face. Un instant je me demandais quel
goût avait le dessert des voisins ce jour-là. Alors que mon ami leur offrait sa bonne humeur, je rentrais le cœur
léger et pris ma guitare.
Si j’étais un oiseau, me disais-je, je volerais de cheminée en cheminée pour chanter dans vos salons.

Camille DAMIER-FREY

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